samedi 4 janvier 2014

Le premier trimestre de l'année 2014 sera consacré à la poésie.

L'étymologie du mot « poésie » est déjà une interprétation du fait poétique : poiêsis pour les Grecs signifie « création », du verbe poiein (« faire », « créer »). Le poète, qui s'est appelé d'abord l'« aède », le chanteur, est considéré comme le créateur, l'artiste par excellence, car il invente en même temps le langage, avec ses figures et son rythme, et l'objet du langage, que doit conserver l'architecture du poème.
Pour Platon, l'état poétique est rattaché à l'enthousiasme, à la possession divine. De même, dans l'univers de la Bible, le poète est le prophète, la bouche de Yahvé. Et pour les philosophes de l'Inde, la poésie, dans ses formes supérieures, rejoint la contemplation du sage. À l'inverse, pour Aristote, la poésie, quel que soit son objet, héroïque et satirique, et sa forme, dramatique, lyrique ou épique, appartient aux arts d'imitation.

Les différents types de poésie à travers les siècles

La poésie dramatique

Selon Aristote, l'utilisation du langage versifié, du mètre, permet de définir en partie la poésie, au sens large. Au xviie s., c'est l'alexandrin qui est le vers dominant du théâtre classique. Chez Pierre Corneille ou Jean Racine, la tragédie est avant tout un poème dramatique.

La poésie narrative et épique

Poème fondateur, l'épopée chante des héros en qui se reconnaît tout un peuple. Plus profondément, elle dit la condition de l'homme jeté dans le temps, livré à l'Histoire, et dont les exploits et les malheurs n'ont finalement pas d'autre justification que d'être chantés en poésie. Un héros d'Homère le constate : « Les dieux nous ont tissé une destinée funeste afin que, plus tard, nous soyons le sujet d'un poème pour les hommes à venir. » (l'Iliade, VI, 358.) La tradition épique se poursuit notamment du xie au xiiie s. avec la chanson de geste, qui exalte les actions héroïques.

La poésie didactique

La poésie philosophique

La pensée fut d'abord chant. Avant d'analyser, l'homme célèbre : dire le monde en un poème est la vraie manière de le connaître. La forme poétique, avec son mètre et sa musique, ses images et ses symétries, confère au discours un caractère mémorable. Dans les périodes de grande créativité intellectuelle, le ve s. avant J.-C. pour le monde grec, le xvie s. pour l'Europe occidentale (avec la Pléiade), la poésie non seulement « fixe » les idées mais les chante et les fait circuler.
Depuis le romantisme, la poésie paraît avoir perdu sa capacité à célébrer des vérités impersonnelles (telles que celles de Lucrèce dans son De natura rerum). La pensée se présente volontiers comme une affaire subjective, et la poésie philosophique emprunte alors des moyens propres au lyrisme. Néanmoins, les images et la musicalité de William Blake, les onze poèmes des Destinées d'Alfred de Vigny, relèvent bien d'une poésie didactique : il s'agit d'instruire des disciples.

La poésie religieuse

La poésie religieuse relève de différents genres. Des poèmes didactiques se chargent de dire qui sont les dieux, ce qu'ils font et surtout quels rites il convient d'observer à leur égard. Des questions métaphysiques ou morales sont fréquemment abordées sous l'angle religieux, par exemple la nature de l'âme dans certaines Upanishad en vers de l'Inde ancienne (vie-iiie s. avant J.-C.), ou le problème du mal et de la rétribution personnelle dans les poèmes, en forme de débat contradictoire, du Livre de Job, dans la Bible. Il reste parfois pertinent de parler de poésie religieuse lorsque le poète se situe au-delà de toute attache confessionnelle, comme Johann Wolfgang von Goethe (Dieu, âme et monde, 1815).
Le genre narratif permet de raconter des mythes, comme dans le Poème de la Création babylonien (fin du IIe millénaire avant J.-C.), la Théogonie d'Hésiode ou les Métamorphoses d'Ovide. Le genre lyrique est celui de la célébration. Il a d'abord une fonction liturgique (hymnes égyptiens recueillis dans les Livres des morts, psaumes bibliques, hymnes védiques (Veda), homériques, chrétiens).

La poésie scientifique

Dans l'Antiquité, la poésie des connaissances et celle des techniques ne se distinguent pas toujours de la poésie philosophique ou religieuse (Virgile, les Géorgiques). Néanmoins, le point de vue adopté est moins abstrait. Il existe toute une tradition descriptive, proche des phénomènes, tels que les bestiaires et les lapidaires du Moyen Âge. La grande époque de la poésie scientifique est la Renaissance, période d'effervescence et de découvertes où les poètes affichent, par cette poésie du savoir, la hauteur de leurs visées intellectuelles et leur indépendance d'esprit par rapport aux dogmes (Jacques Peletier, Pierre de Ronsard, etc.).

L'« art poétique »

Les traités de préceptes que sont les « arts poétiques » définissent la pratique de la poésie. En une sorte de mise en abyme, l'auteur ne peut faire moins que d'appliquer lui-même ses doctrines : le décousu apparent de l'Épître aux Pisons ou Art poétique (Épîtres) d'Horace est lié au « naturel » qu'il recommande, et le nombre de vers demeurés célèbres dans l'Art poétique (1674) de Nicolas Boileau n'est pas étranger à son exigence de limpidité (« Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement ») et au long travail qu'il s'impose pour y parvenir (« Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage »).
À l'époque moderne, les arts poétiques sont de brefs poèmes qui abandonnent l'examen historique des prédécesseurs et les exposés techniques pour distiller la substance d'une poétique. Ainsi Paul Verlaine qui préconise l'emploi de vers de neuf pieds : « De la musique avant toute chose / Et pour cela préfère l'Impair ».

La poésie lyrique

Le chant du moi

Le poète lyrique est, dans le sens courant, celui qui dit « je », celui qui prend la parole en son nom propre, qui exprime ses sentiments personnels, et qui, au fond intime de son être, trouve une vérité dans laquelle les autres pourront se reconnaître. « Insensé qui crois que je ne suis pas toi ! » (Victor Hugo.) Certes, il éprouve les tourments de l'amour, de la tristesse, un sentiment de communion avec le vaste monde, mais il trouve les mots pour les dire, ou plutôt pour les chanter, car le poète lyrique est, par excellence, celui qui chante. Dans l'Antiquité, à l'exemple d'Apollon, il s'accompagnait de la lyre, et l'on appelait lyrique toute poésie faite pour être chantée. Son domaine est donc plus vaste que celui des sentiments personnels. Outre l'ode – forme lyrique la plus noble –, le lyrisme peut emprunter les formes les plus diverses : élégie, canso des troubadours, canzone italienne, ballade, etc.

Le lyrisme antique

En Grèce, à partir du viie s. avant J.-C., se développe une poésie chantée et dansée, accompagnée à la lyre ou par tout autre instrument. La poésie lyrique prend la forme d'œuvres monodiques ou chorales, selon qu'elle exprime des sentiments personnels (Sappho, Anacréon) ou qu'elle chante les louanges des dieux ou des héros (Pindare). La tradition romaine a ensuite tendance à la considérer comme un genre léger et divertissant. Toutefois, les poètes latins redonnent au lyrisme ses lettres de noblesse en exprimant leur passion (Catulle) ou en transmettant des vérités morales (Horace, Virgile).

Le lyrisme oriental

Le lyrisme oriental a une prédilection pour les formes brèves. En Chine, la poésie lyrique se fonde sur des variantes, strictement codifiées, du quatrain, comme le shi et le liu (chez Li Bo, chez Du Fu). Intimement liée à la musique, elle conserve ses racines populaires et exprime des sentiments traditionnels. Au Japon, le haïku propose à la méditation des aspects fugitifs de la nature (Buson). Au Moyen-Orient, les formes lyriques majeures sont le robaiyat (Quatrains de O. Khayyam), et le ghazal, ou chanson (Sadi), dont les thèmes principaux sont l'amour et l'ivresse.

Le lyrisme médiéval et son influence

Aux xiie et xiiie s., la poésie lyrique des troubadours prend la forme du trobar clus provençal, de la chanson d'amour en langue d'oïl ou de la canso en langue d'oc (Guillaume d'Aquitaine, Bernard de Ventadour). Au xive s., les poètes lyriques privilégient les formes fixes, récemment codifiées. L'amour courtois est le thème majeur du lyrisme médiéval. Toutefois, les poètes italiens du dolce stil nuovo (Guido Cavalcanti, Dante), qui célébraient les vertus rédemptrices de la femme aimée, approfondissent la thématique amoureuse, exprimant à travers elle, avec rigueur et subtilité, la quête de soi. C'est Pétrarque, chantant l'amour spiritualisé dans une langue raffinée et musicale (dans le Canzoniere), qui est le véritable fondateur du lyrisme amoureux européen. En France, François Villon apparaît comme le premier des poètes lyriques modernes.

Le romantisme européen

Née à l'aube du xixe s., la poésie romantique est par essence lyrique. Mais, tout en affirmant le primat du sentiment, elle possède une dimension morale, politique et métaphysique. Ainsi, les Allemands, héritiers de Goethe et du Sturm und Drang, développent un lyrisme idéaliste et mystique (Friedrich Hölderlin, Novalis), qui n'exclut pas la satire (Heinrich Heine). Chez les poètes anglais, les états d'âme et l'imagination servent la connaissance de soi et du monde (S. T. Coleridge, Byron, J. Keats, P. B. Shelley). Les poètes italiens s'interrogent sur la destinée humaine à travers la méditation intime (Giacomo Leopardi) ou historique (Alessandro Manzoni). Le romantisme français, apparu plus tardivement, sacralise le poète en lui donnant une mission politique et morale (Alphonse de Lamartine, Alfred de Vigny, V. Hugo, Alfred de Musset).
En réaction contre cette poésie romantique, l'école dite « parnassienne » (Théophile Gautier notamment) prône, à l'inverse, un lyrisme impersonnel.

La poésie de combat

Satire et poésie polémique

La dignité du poète lui enjoint parfois de prendre position. Il refuse de s'enfermer dans une tour d'ivoire pour élaborer une langue de pure poésie et engage sa parole dans les combats qu'il choisit de mener.
La satire remplit, dès l'Antiquité, des fonctions critiques et polémiques. Fondée sur l'ironie et la véhémence, la poésie polémique ne se borne pas à attaquer. Elle défend aussi des valeurs et des idéaux. Telle est aussi l'ambition de la poésie de combat, qui chante, par exemple la liberté en temps d'oppression (chez Clément Marot, Joachim Du Bellay [lesRegrets] et V. Hugo [lesChâtiments], mais aussi chez Pablo Neruda).

La poésie de la Résistance

Durant la Seconde Guerre mondiale, la poésie entre au service de la Résistance. Dès 1939, PPierre Seghers fonde Poètes casqués, revue réservée aux poètes-soldats. En 1942, PPaul Éluard écrit « Liberté », poème lancé sous forme de tracts par l'aviation britannique ; Louis Aragon publie clandestinement les Yeux d'Elsa et la Diane française. En 1943, ces deux derniers collaborent à une anthologie clandestine retentissante publiée aux Éditions de Minuit, l'Honneur des poètes, où l'on retrouve entre autres Eugène Guillevic, Francis Ponge, Jean Tardieu. Les appels à la résistance de Robert Desnos lui valent d'être déporté. En 1946, René Char publie son journal de guerre, Feuillets d'Hypnos.

La poésie hermétique

Créer une langue poétique qui ne doive rien à « l'universel reportage », telle est, selon Stéphane Mallarmé, l'unique tâche du poète. Une telle langue s'oppose à la langue ordinaire non seulement par son chant, mais surtout par sa finalité. Il ne s'agit plus d'informer, de communiquer, ni même d'exprimer, mais de construire un objet poétique – le poème lui-même – qui soit irréductible à tout message, sinon à tout sens. La langue devient alors un matériau à travailler, une substance à laquelle le poète donne vie et qu'il charge, selon l'expression de Mallarmé, d'« un sens plus pur ». Cette réflexion sur la création poétique ouvre la voie aux recherches du symbolisme et à la poésie de Paul Valéry.
Historiquement, l'hermétisme était la religion d'Hermès Trismégiste, dans l'Égypte des iie et iiie s. avant J.-C., religion caractérisée par l'obscurité de ses mystères et de ses hymnes. Mais l'Antiquité avait déjà connu une poésie dense jusqu'à l'obscur (Alexandra, de Lycophron, iiie s. avant J.-C.). L'« art fermé » ou trobar clus des troubadours relève d'un semblable souci, de même qu'une partie de la poésie savante et précieuse des xvie et xviie s. À la suite de Mallarmé, tout un pan de la poésie moderne cherche, quant à elle, la quintessence du fait poétique, au point que l'hermétisme a donné son nom au principal mouvement poétique de l'entre-deux-guerres en Italie (Giuseppe Ungaretti, Eugenio Montale).

La modernité poétique

Le poème en éclats

Au xixe s., la distinction traditionnelle entre les genres vole en éclats. Avec Gaspard de la nuit (1842) d’Aloysius Bertrand et les Petits Poèmes en prose (1869) de Charles Baudelaire, la prose devient un mode d'écriture possible pour le poète, sans qu'il y ait doute sur le fait poétique. Avec S. Mallarmé, la syntaxe, à force d'être serrée de près, se disloque et laisse place au hasard. Le régime de l'image poétique est bouleversé. D'ornement du discours, elle en devient la substance même dans les Illuminations d'Arthur Rimbaud. Pour sortir du carcan de la langue, Thomas Stearn Eliot ou Ezra Pound introduisent dans leurs poèmes des mots du monde entier. Tandis que Saint-John Perse use d'un lexique rare, Henri Michaux ou Antonin Artaud forgent des mots inouïs, aux limites du dicible. Le poème lui-même perd de sa stabilité quand les membres de l'Oulipo (Raymond Queneau ou Jacques Roubaud) le dissolvent dans une combinatoire ad libitum. (→ futurisme, surréalisme, dada.)

Tendances contemporaines dans la poésie francophone

Après 1945, inspirés par le Coup de dés de Mallarmé, les Calligrammes de Guillaume Apollinaire et les expériences futuristes, certains poètes font éclater l'organisation traditionnelle du poème. Les logogrammes de Christian Dotremont, membre du mouvement Cobra, allient texte et calligraphie. Le lettrisme d'Isidore Isou recherche la fécondation réciproque du graphisme et de sonorités. Tandis que certains poètes sont hantés par la saisie de l'essentiel (André du Bouchet, Philippe Jaccottet, Yves Bonnefoy), d'autres s'orientent vers un lyrisme religieux ou métaphysique (Pierre Emmanuel, Jean Grosjean, Patrice de La Tour du Pin, Jean-Claude Renard). André Frénaud chante avec nostalgie un paradis perdu. Jacques Dupin traduit la difficulté du métier de poète. Les mots sont discrédités chez Alain Bosquet. Certains poètes s'inscrivent contre le lyrisme (Bernard Noël).
Les poètes de la négritude (Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor en étant les chefs de file), ou « Orphées noirs » selon l'expression de Jean-Paul Sartre (préface de l'ouvrage de Senghor, Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française), revendiquent leur spécificité culturelle nègre : ils offrent un témoignage de la renaissance militante de la culture africaine.



Le sonnet


          D'origine italienne (XIII° siècle), il s'est implanté dans toute l'Europe au cours de la Renaissance. En France, les poètes du XVI° siècle, Marot, Du Bellay, Ronsard, Louise Labé en ont fait leur genre de prédilection. Les poètes de la deuxième moitié du XIX° siècle (Baudelaire, Gautier, les parnassiens), le remettent à la mode.

          Le Sonnet est un "poème à forme fixe". Il suit obligatoirement une règle d'organisation strophique fondée sur la succession de deux quatrains et de deux tercets. 
          Le système de rimes obéit à certaines contraintes qui ont cependant beaucoup varié avec le temps, et selon les traditions nationales. Pour les quatrains, jusqu'au XVI° siècle, l'usage dominant est la rime embrassée (abba / abba) identique dans les deux strophes (mais Shakespeare pratique : abab / cdcd). Pour les tercets, il n'y a pas de règle mais un usage différent selon les poètes ou les traditions nationales : rimes italiennes (cdc / dcd); françaises (ccd /ede); marotiques (ccd / eed); shakespeariennes (efef / gg). Au XIX° siècle l'usage se diversifie considérablement : Baudelaire pratique des systèmes de rimes différents d'un sonnet à l'autre. Banville, plus orthodoxe, paraît archaïque (voir ci-dessous son Petit traité du sonnet).

          Au delà de ces règles, le Sonnet respecte plus ou moins certaines modalités de construction qui constituent un art de la composition, indissociable du genre :

         - la chute : le dernier vers du sonnet doit apparaître comme une brève conclusion, brillamment formulée. Ce sera une image expressive résumant le tableau décrit par le poème, une formule satirique spirituelle (une "pointe"), un effet de surprise, une sorte de morale éclairant le sens du texte, etc... (voir sur ce point le développement de Banville dans son Petit traité du sonnet).

         - la division du sonnet en deux blocs : bloc des quatrains, bloc des tercets. Quatrains et tercets déterminent souvent deux parties qui peuvent être : 
        - la progression : certains sonnets sont moins fondés sur une division en deux blocs que sur une progression constante orientée vers la chute. Exemples : Marcher d'un grave pas, et d'un grave sourcil, de Du Bellay; Le dormeur du val de Rimbaud.

Théodore de Banville, Petit traité sur le Sonnet

Le Sonnet est toujours composé de deux quatrains et de deux tercets.

Dans le Sonnet régulier - riment ensemble :
1° le premier, le quatrième vers du premier quatrain ; le premier et le quatrième vers du second quatrain ;
2° le second, le troisième vers du premier quatrain ; le second et le troisième vers du second quatrain ;
3° le premier et le second vers du premier tercet ;
4° le troisième vers du premier tercet et le second vers du second tercet ;
5° le premier et le troisième vers du second tercet.

Si l'on introduit dans cet arrangement une modification quelconque,
Si l'on écrit les deux quatrains sur des rimes différentes,
Si l'on commence par les deux tercets, pour finir par les deux quatrains,
Si l'on croise les rimes des quatrains
Si l'on fait rimer le troisième vers du premier tercet avec le troisième vers du deuxième tercet - ou encore le premier vers du premier tercet avec le premier vers du du deuxième tercet,
Si enfin on s'écarte, pour si peu que ce soit, du type classique,

Le Sonnet est irrégulier.
(...)
Le dernier vers du Sonnet doit contenir un trait - exquis, ou surprenant, ou excitant l'admiration par sa justesse et par sa force.
Lamartine disait qu'il doit suffire de lire le dernier vers d'un Sonnet ; car, ajoutait-il, un Sonnet n'existe pas si la pensée n'en est pas violemment et ingénieusement résumée dans le dernier vers.
Le poète des Harmonies partait d'une prémisse très juste, mais il en tirait une conclusion absolument fausse.

OUI, le dernier vers du Sonnet doit contenir la pensée du Sonnet tout entière. - NON, il n'est pas vrai qu'à cause de cela il soit superflu de lire les treize premiers vers du Sonnet. Car dans toute oeuvre d'art, ce qui intéresse, c'est l'adresse de l'ouvrier, et il est on ne peut plus intéressant de voir :
Comment il a développé d'abord la pensée qu'il devait résumer ensuite,
Et comment il a amené ce trait extraordinaire du quatorzième vers - qui cesserait d'être extraordinaire s'il avait poussé comme un champignon.
Enfin, un Sonnet doit ressembler à une comédie bien faite, en ceci que chaque mot des quatrains doit faire deviner - dans une certaine mesure - le trait final, et que cependant ce trait final doit surprendre le lecteur - non par la pensée qu'il exprime et que le lecteur a devinée -, mais par la beauté, la hardiesse et le bonheur de l'expression. C'est ainsi qu'au théâtre un beau dénouement emporte le succès, non parce que le spectateur ne l'a pas prévu - il faut qu'il l'ait prévu -, mais parce que le poète a revêtu ce dénouement d'une forme plus étrange et plus saisissante que ce qu'on pouvait imaginer d'avance.




Ronsard, Amours de Marie, 1556. Comme on voit sur la branche, au mois de mai, la rose,
En sa belle jeunesse, en sa première fleur,
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l'aube, de ses pleurs, au point du jour l'arrose;

La Grâce dans sa feuille, et l'amour se repose,
Embaumant les jardins et les arbres d'odeur;
Mais, battue ou de pluie ou d'excessive ardeur,
Languissante, elle meurt, feuille à feuille déclose;

Ainsi, en ta première et jeune nouveauté,
Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté,
La Parque t'a tuée, et cendre tu reposes.

Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs,
Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs,
Afin que, vif et mort, ton corps ne soit que roses.