la conference des oiseaux




                           


 arīd al-Dīn ʿAṭṭār  fut un poète mystique persan  (v. 1142-mort entre 1190 et 1229), né à Nichapur dans le Khorassan où se trouve son tombeau.


 Il commença sa vie active en tant que droguiste-parfumeur, c'est d'ailleurs de la que vient son nom "Attâr"1. Il quitta ensuite son commerce lucratif pour embrasser la doctrine des soufis, se fit  derviche, et se livra au mysticisme. Il fut exécuté par les Mongols qui avaient envahi son pays à Nishapur.  N


Attar a écrit plusieurs poèmes moraux et mystiques, dont les plus célèbres sont :
Il met en scène des oiseaux qui se mettent à la recherche du Simorg  l'oiseau royal par lequel la vie continue sur terre, symbole des êtres aériens ailés et au prix d'efforts gigantesques qui découragent la plupart d'entre eux traversent sept vallées merveilleuses. Ce voyage est une expression poétique de l'itinéraire mystique du soufisme iranien, doctrine selon laquelle Dieu n'est pas extérieur ou en dehors de l'univers mais la totalité de l'univers. À l'issue de leur périple, c'est leur moi profond que découvrent les voyageurs.






                                     





En ce temps là...
Les oiseaux du monde se réunirent tous, tant ceux qui sont connus que ceux qui sont inconnus, et ils tinrent alors entre eux ce langage
« Il n’y a pas dans le monde de pays sans roi ; comment se fait-il cependant que le pays des oiseaux en soit privé ?
Il ne faut pas que cet état de choses dure plus longtemps ; nous devons joindre nos efforts et aller à la recherche d’un roi, car il n’y a pas de bonne administration dans un pays sans roi, et l’armée est désorganisée. »
En conséquence, tous les oiseaux se rendirent en un certain lieu pour s’occuper de la recherche d’un roi.

La huppe
Toute émue et pleine d’espérance, arriva et se plaça au milieu de l’assemblée des oiseaux.
Elle avait sur la poitrine l’ornement qui témoignait qu’elle était entrée dans la voie spirituelle ; elle avait sur la tête la couronne de la vérité.
En effet, elle était entrée avec intelligence dans la voie spirituelle, et elle connaissait le bien et le mal.

« Chers oiseaux, dit-elle, je suis réellement enrôlée dans la milice divine, et je suis le messager du monde invisible. je connais Dieu et les secrets de la création.
Quand, comme moi, on porte écrit sur son bec le nom de l’Ultime, on doit nécessairement avoir l’intelligence de beaucoup de secrets. Je passe mes jours dans l’anxiété, et je n’ai affaire avec personne.
Je m’occupe de ce qui intéresse personnellement celui que je sers ; mais je ne me mets pas en peine de son armée. J’indique l’eau par mon instinct naturel, et je sais en outre beaucoup d’autres secrets. J’entretins Salomon [compris ici comme symbole de la sagesse] et j’allai en avant de son armée. Chose étonnante ! il ne demandait pas de nouvelles et ne s’informait pas de ceux qui manquaient dans son royaume ; mais, lorsque je m’éloignais un peu de lui, il me faisait chercher partout.
Puisqu’il ne pouvait se passer de moi, ma valeur était établie à jamais. Je portais ses lettres et je revenais ; j’étais son confident derrière le rideau.
L’oiseau qui est recherché par le prophète Salomon mérite de porter une couronne sur sa tête.
Tout oiseau peut-il entrer dans le chemin de celui qui y est parvenu avec bonheur par la grâce de l’Absolu ? ?
Pendant des années, j’ai traversé la mer et la terre, occupée à voyager. J’ai franchi des vallées et des montagnes ; j’ai parcouru un espace immense du temps du déluge. J’ai accompagné Salomon dans ses voyages ; j’ai souvent arpenté toute la surface du globe. Je connais bien mon roi, mais je ne puis aller le trouver toute seule. Si vous voulez m’y accompagner, je vous donnerai accès à la cour de ce roi.
Délivrez vous de toute présomption timide et aussi de tout trouble incrédule. Celui qui a joué sa propre vie est délivré de lui-même ; il est délivré du bien et du mal dans le chemin de son bien-aimé.
Soyez généreux de votre vie, et placez le pied sur ce chemin, pour poser ensuite le front sur le seuil de la porte de ce roi. Car nous avons un roi légitime, il réside derrière le mont Câf.
Son nom est Simorg : il est le roi des oiseaux.
Il est près de nous, et nous en sommes éloignés.
Le lieu qu’il habite est inaccessible, et il ne saurait être célébré par aucune langue.
Il a devant lui plus de cent mille voiles de lumière et d’obscurité.
Dans les deux mondes, il n’y a personne qui puisse lui disputer son empire. Il est le souverain par excellence ; il est submergé dans la perfection de sa majesté. Il ne se manifeste pas complètement même au lieu de son séjour, auquel la science et l’intelligence ne peuvent atteindre.
Le chemin est inconnu, et personne n’a assez de constance pour le trouver, quoique des milliers de créatures le désirent. L’âme la plus pure ne saurait le décrire, ni la raison le comprendre.
On est troublé, et, malgré ses deux yeux, on est dans l’obscurité.
Aucune science n’a encore pu comprendre sa perfection, aucune vue n’a encore aperçu sa beauté.
Les créatures n’ont pu s’élever jusqu’à son excellence ; la science est restée en arrière, et I’oeil a manqué de portée. C’est en vain que les créatures ont voulu atteindre avec leur imagination à cette perfection et à cette beauté. Comment ouvrir cette voie à l’imagination, comment livrer la lune au poisson ?
Là des milliers de têtes seront comme des boules de mil ; on n’y entendra que des exclamations et des soupirs. On trouve tour à tour dans ce chemin l’eau et la terre ferme, et l’on ne saurait se faire une idée de sa longueur. Il faut un homme à coeur de lion pour parcourir cette route extraordinaire ; car le chemin est long et la mer profonde. Aussi marche-t-on stupéfait, tantôt riant, tantôt pleurant. Quant à moi, je serais heureuse de trouver la trace de ce chemin, car ce serait pour moi une honte que de vivre sans y parvenir.(...)
Tous les oiseaux se réunirent donc, ainsi qu’il a été dit. Ils étaient dans l’agitation en songeant à la majesté du roi dont la huppe leur avait parlé. Le désir de l’avoir pour souverain s’était emparé d’eux et les avait jetés dans l’impatience.
Ils firent donc leur projet de départ et voulurent aller en avant ; ils devinrent ses amis et leurs propres ennemis.
Mais comme la route était longue et lointaine, chacun d’eux néanmoins était inquiet au moment de s’y engager et donna une excuse différente pour s’en dispenser, malgré la bonne volonté qu’il paraissait avoir....



Le rossignol
L’amoureux rossignol se présenta d’abord ; il était hors de lui-même par l’excès de sa passion. Il exprimait un sens dans chacun des mille tons de ses chants, et dans ces sens divers se trouvait contenu un monde de secrets.
Il célébra donc les secrets du mystère, au point qu’il ferma la bouche aux autres oiseaux.
« Les secrets de l’amour me sont connus, dit-elle toute la nuit je répète mes chants.
N’y a-t-il pas quelque être malheureux comme David à qui je puisse chanter de mélancoliques psaumes d’amour ?
C’est à l’imitation de mon chant que la flûte gémit... et que le luth semble faire entendre des plaintes
Je mets en émoi les parterres de roses aussi bien que le coeur des amants.
J’enseigne sans cesse de nouveaux mystères
à chaque instant je répète de nouveaux chants de tristesse.
Lorsque l’amour me fait violence, je fais entendre un bruit pareil à celui des vagues de la mer.
Quiconque m’écoute perd la raison...
il est dans l’ivresse, quelque empire qu’il garde ordinairement sur lui-même.
Si je suis privé pendant longtemps de la vue de ma rose chérie, je me désole et je cesse mes chants, qui dévoilent les secrets.
Lorsqu’elle répand dans le monde, au commencement du printemps, son odeur suave, je lui ouvre gaiement mon coeur, et, par son heureux horoscope, mes peines cessent...
mais le rossignol se tait lorsque sa bienaimée ne se montre pas.
Mes secrets ne sont pas connus de tout le monde...
mais la rose les sait avec certitude.
Entièrement plongé dans l’amour de la rose, je ne songe pas du tout à ma propre existence... je ne pense qu’à l’amour de la rose ;
je ne désire pour moi que la rose vermeille.
Atteindre au Simorg, c’est au-dessus de mes forces,
l’amour de la rose suffit au rossignol.
C’est pour moi qu’elle fleurit avec ses cent feuilles ; comment donc serais-je malheureux ?
La rose qui s’épanouit aujourd’hui pleine de désirs... pour moi sourit joyeusement.
Lorsqu’elle ne se montre à moi que sous le voile, je vois même évidemment qu’elle me sourit.
Le rossignol pourrait-il rester une seule nuit privé de l’amour d’un objet si charmant ? »
La huppe répondit au rossignol :
« 0 toi qui es resté en arrière,
occupé de la forme extérieure des choses
cesse de te complaire dans un attachement séducteur. L’amour du minois de la rose a enfoncé dans ton coeur bien des épines. Il a agi sur toi et il t’a dominé.
Quoique la rose soit belle, sa beauté disparaît dans une huitaine de jours.
Or l’amour d’une chose évidemment si caduque ne doit provoquer que le dégoût des gens parfaits.
Si le sourire de la rose excite tes désirs, c’est pour t’attirer jour et nuit dans le gémissement de la plainte.
Laisse donc la rose et rougis...
car elle se rit de toi à chaque nouveau printemps, et elle ne te sourit pas. »





Voliere du Simorg

 
La perruche
Vint ensuite la perruche... tenant du sucre au bec, vêtue de vert comme la pistache... et ornée d’un collier d’or.
Au prix de son éclat, l’épervier n’est qu’un moucheron, et partout la verdure est le reflet de ses plumes.
Le sucre distille de ses paroles, car elle croque du sucre dès le matin.
Ecoute quel est son langage :
« Des gens vils et des coeurs d’acier m’ont enfermée, toute charmante que je suis, dans une cage de fer.
Retenue dans cette prison, je désire avec ardeur la source de l’eau de l’immortalité gardée par Khizr.
Comme lui, je suis vêtue de vert, car je suis le Khizr des oiseaux.
Je voudrais m’abreuver à la source de cette eau, mais je n’ai pas la force de m’élever jusqu’à l’aile du Simorg ;
la source de Khizr me suffit. »
La huppe lui répond :
" Ô toi qui n’as aucune idée du bonheur ! sache que celui qui ne sait pas renoncer à sa vie n’est pas homme.
La vie t’a été donnée pour que tu puisses posséder un seul instant une digne amie.
Recherche sincèrement l’eau de la vie ;
mets-toi donc en marche, car tu n’as pas l’amande... tu n’en as que l’écorce.
Veux-tu sacrifier ta vie pour les belles vérités ?
imite les hommes dignes de ce nom, en entrant franchement dans la voie. »

 
Le Paon
Vint ensuite le paon à la robe dorée, aux plumes de cent, que dis-je ? de cent mille couleurs. Il se montre dans tous ses atours, comme la nouvelle mariée ; chacune de ses plumes manifeste sa splendeur.
« Le peintre du monde invisible, dit-il, remit de sa main, pour me former, son pinceau aux djins.
Quoique je sois le Gabriel des oiseaux, mon sort est cependant bien moins avantageux ; car, ayant contracté amitié avec le serpent dans le paradis terrestre, j’en fus ignominieusement chassé.
On me priva du poste de confiance qui m’avait été confié, et mes pieds furent ma prison ;
mais j’ai toujours espoir qu’un guide généreux me tirera de cet obscur séjour pour me conduire à la demeure de l’éternité.
Je n’ai pas la prétention de parvenir jusqu’au roi dont tu parles, il me suffit d’arriver à son portier.
Le Simorg pourrait-il être l’objet de mon ambition, puisque je la borne à habiter le paradis terrestre ?
Je n’ai rien à faire dans le monde tant que je n’irai pas me reposer une autre fois dans le Paradis. »
La huppe lui répondit :
« Ô toi qui t’égares volontairement du vrai chemin sache que celui qui désire le palais de ce roi, bien préférable au palais dont tu parle n’a rien de mieux à faire que de s’en approcher.
C’est l’habitation de l’âme,
c’est l’éternité, objet de nos désirs, le logis du coeur, en un mot le siège de la vérité.
Le Très Haut est ce vaste océan,
le paradis des délices terrestres n’en est qu’une petite goutte.
Celui qui possède l’océan, en possède la goutte, tout ce qui n’est pas cet océan est folie.
Lorsque tu peux avoir l’océan, pourquoi irais-tu rechercher une goutte de la rosée nocturne ?
Celui qui participe aux secrets du soleil pourra-t-il s’arrêter à un atome de poussière ?
Celui qui est le tout a-t-il affaire avec la partie ?
L’âme a-t-elle besoin des membres du corps ?
Si tu es un homme parfait, considère le tout, recherche le tout, sois le tout, choisis le tout. »
Moucharabieh
Oiseau la huppe
Textographie Simorg
Textographie Simorg
Voliere du Simorg

Le canard
Le canard sortit plaintivement de l'eau;
il se rendit à l’assemblée des oiseaux, vêtu de sa plus belle robe, et dit :
« Personne, dans les deux mondes, n’a parlé d’une jolie créature plus pure que moi.
Je fais régulièrement, et à toute heure, l’ablution légale ; puis j’étends sur l’eau le tapis de la prière.
Qui est-ce qui se tient sur l’eau comme moi ? car c’est certainement un pouvoir merveilleux que je possède.
Je suis, parmi les oiseaux, un pénitent aux vues pures, au vêtement pur, à l’habitation toujours pure.
Rien ne me paraît profitable, si ce n’est l’eau, car ma nourriture et ma demeure sont dans l’eau.
Quelque grand que soit le chagrin que j’éprouve, je le lave tout de suite dans l’eau, que je ne quitte jamais.
Il faut que l’eau alimente toujours le ruisseau où je me tiens, car je n’aime pas la terre sèche.
Ce n’est qu’avec l’eau que j’ai affaire ; comment la quitterais-je ?
Tout ce qui vit, vit par l’eau et ne peut absolument pas s’en passer.
Comment pourrais-je traverser les vallées et voler jusqu’au Simorg ?
Comment celui qui se contente, comme moi, de la surface de l’eau, peut-il éprouver le désir de voir le Simorg ?
La huppe lui répondit :
« Ô toi qui te complais dans l’eau !
toi dont l’eau entoure la vie comme il en serait du feu !
tu t’endors mollement sur l’eau, mais une vague vient et t’emporte ;
l’eau n’est bonne que pour ceux n’ont pas le visage net.
Si tu es ainsi, tu fais bien de rechercher l’eau ;
mais combien de temps seras-tu aussi pur que l’eau, puisqu’il te faut voir le visage de tous ceux qui n’ont pas le visage net et qui viennent se baigner ?


La perdrix
Puis la perdrix s’approcha,
contente, et marchant avec grâce ;
elle sortit de son trou , timidement et comme en état d’ivresse.
Son bec est rouge, son plumage aurore, le sang bouillonne dans ses yeux.
Tantôt elle vole avec ceinture et épée, tantôt elle tourne la tête devant l’épée.
« Je suis constamment restée dans les ruines, dit-elle, parce que j’aime beaucoup les pierreries.
L’amour des joyaux a allumé un feu dans mon coeur, et il suffit à mon bonheur.
Quand la chaleur de ce feu se manifeste, le gravier que j’ai avalé rougit comme s’il était ensanglanté ; et tu peux voir que lorsque le feu produit son effet, il donne tout de suite à la pierre la couleur du sang
Je suis restée entre la pierre et le feu dans l’inaction et la perplexité.
Ardente et passionnée, je mange du gravier, et, le coeur enflammé, je dors sur la pierre.
Ô mes amis ! ouvrez les yeux,
voyez ce que je mange et comment je dors.
Peut-on provoquer celui qui dort sur une pierre et qui mange des pierres ?
Mon coeur est blessé, dans cet état pénible, par cent chagrins, parce que mon amour pour les pierres précieuses m’attache à la montagne.
Que celui qui aime une chose autre que les joyaux sache que cette chose est transitoire ;
au contraire le règne des joyaux est un établissement éternel ;
ils tiennent par essence à la montagne ;
je connais et la montagne et la pierre précieuse.
Pour chercher le diamant, je ne quitte pas un instant ma ceinture ni mon épée, dont la lame moirée m’offre toujours des diamants, et là même je cherche.
Je n’ai encore trouvé aucune essence dont nature fût supérieure aux pierreries, ni une perle d’aussi belle eau qu’elles.
Or le chemin vers le Simorg est difficile et mon pied reste attaché aux pierres précieuses, comme s’il était enfoncé dans l’argile.
Comment arriverais je bravement auprès du Simorg la main sur la tête et le pied dans la boue ?
Je ne me détourne pas plus du diamant que le feu de sa proie ; ou je meurs, ou je trouve des pierres précieuses.
La noblesse de mon caractère doit se déployer, car celui qui ne l’a pas en partage est sans valeur".
La huppe lui répondit :
" Ô toi qui as toutes les couleurs comme les pierreries tu es un peu boiteuse et donnes des excuses boiteuses.
Le sang de ton coeur teint tes pattes et ton bec, et tu t’avilis à la recherche des joyaux.
Que sont les joyaux, sinon des pierres colorées ?
Et c’est cependant leur amour qui rend ton coeur d’acier sans couleur, elles ne seraient que de communs petits cailloux.
Or celui qui s’attache à la couleur (rang) n’a pas de poids (sang).
Celui qui possède l’odeur ne recherche pas la couleur, comme celui qui recherche le vrai joyau de la qualité foncière ne se contente pas d’une pierre."



Le Humay
Le humay, à l’ombre heureuse, arriva devant l’assemblée, lui dont l’ombre crée les rois.
C’est du humay qu’est venu le nom de humayûn (fortuné), parce que cet oiseau est celui de tous qui a le plus d’ambition.
« Oiseaux de la terre et de la mer, dit-il, je ne suis pas un oiseau comme les autres oiseaux.
Une haute ambition m’a fait agir, et c’est pour la satisfaire que je me suis séparé des créatures ;
c’est ainsi que je considère comme vile ma chienne d’âme.
C’est par moi que Feridoun et Jamschid ont été grands.
Les rois sont élevés sur le pavois par l’influence de mon ombre ; mais les hommes qui ont un caractère de mendiant ne me plaisent pas.
Je donne des os à ronger à ma chienne d’âme, et je mets mon esprit en sûreté contre elle.
Comme je me borne à donner de os à mon âme, mon esprit acquiert par là un rang élevé .
Comment peut-il détourner sa tête de sa gloire, celui dont l’ombre crée les rois ?
Tout le monde cherche à s’abriter à l’ombre de ses ailes, dans l’espoir d’en obtenir quelque avantage.
Comment rechercherais-je l’amitié de l’altier Simorg, puisque j’ai la royauté à ma disposition ? »
La huppe lui répondit :
"C’est toi que l’orgueil a asservi ; cesse d’étendre ton ombre, et ne te complais plus désormais en toi-même.
En ce moment, bien loin de faire asseoir un roi sur le trône, tu es occupé, comme le chien, avec un os.
Plût à Dieu que tu ne fisses pas asseoir des Khosroës sur le trône, et que tu ne fusses pas occupé d’un os !
En supposant même que tous les rois de la terre ne sont assis sur le trône que par l’effet de ton ombre, demain cependant ils tomberont dans le malheur, et resteront pour toujours privés de leur royauté, tandis que, s’ils n’avaient pas vu ton ombre, ils n’auraient pas à rendre un compte terrible au dernier jour."




Le faucon
Le faucon arriva ensuite fièrement, et vint dévoiler le secret des mystères devant l’assemblée des oiseaux. Il fit parade de son équipement militaire et du chaperon qui couvre sa tête.
Il dit : « Moi, qui désire me reposer sur la main du roi, je ne regarde pas les autres créatures ;
je me couvre les yeux d’un chaperon, afin d’appuyer mon pied sur la main du roi.
Je suis élevé dans la plus grande étiquette, et je pratique l’abstinence comme les pénitents, afin que, lorsqu’un jour on m’amène an roi, je puisse faire exactement le service qu’on exige de moi. Pourquoi voudrais-je voir le Simorg, même en songe ?
pourquoi m’empresserais-je étourdiment d’aller auprès de lui ?
Je me contente d’être nourri de la main du roi ; sa cour me suffit dans le monde. Je ne me sens pas disposé à prendre part au voyage proposé ; je suis assez honoré par la main du roi.
Celui qui jouit de la faveur royale obtient ce qu’il désire. Or, pour me rendre agréable au roi, je n’ai qu’à prendre mon vol dans des vallées sans limites. Ainsi je n’ai pas d’autre désir que de passer joyeusement ma vie dans cette situation, tantôt auprès du roi, tantôt allant à la chasse d’après son ordre. »
La huppe lui dit :
« ô toi qui es sensible aux choses extérieures sans t’occuper des qualités essentielles, et qui es resté attaché à la forme ! saches que si le roi avait un égal dans son royaume, une telle royauté ne lui conviendrait pas.
Le Simorg est l’être à qui la royauté convient, parce qu’il est unique en puissance.
Celui-là n’est pas roi qui fait follement sa volonté dans un pays ; mais le roi est celui qui n’a pas d’égal, qui est fidèle et conciliant.
Si le roi du monde est souvent équitable, il se livre cependant quelquefois à l’injustice. Plus on est proche de lui plus on est sans doute dans une position délicate ; on craint toujours de déplaire au roi ; la vie même est souvent en danger.
Le roi du monde peut être comparé au feu ; éloigne-toi de lui, cela vaut mieux que d’en approcher. Il est bon de vivre loin des rois, ô toi qui as vécu auprès d’eux ! sache-le bien. »

Moucharabieh
Oiseau la huppe
Textographie Simorg
Textographie Simorg
Voliere du Simorg

 
Moucharabieh
Oiseau la huppe
Textographie Simorg
Textographie Simorg
Voliere du Simorg

 


Le héron
Le héron vint ensuite en toute hâte, et il parla ainsi aux oiseaux sur sa position :
" Ma charmante demeure est auprès de la mer, là où personne n’entend mon chant.
Je suis si inoffensif, que qui que ce soit ne se plaint de moi dans le monde.
Je siège soucieux sur le bord de la mer, triste et mélancolique.
J’ensanglante mon coeur par le désir de l’eau ... que puis-je devenir si elle me manque ?
Mais, comme je ne fais pas partie des habitants de la mer, je meurs, les lèvres sèches, sur son bord.
Quoique l’Océan soit très agité, et que ses vagues viennent jusqu’à moi, je ne puis en avaler une goutte.
Si l’Océan perdait une seule goutte d’eau, mon coeur brûlerait de dépit.
A une créature comme moi, l’amour de l’Océan suffit ; cette passion suffit à mon cerveau.
Je ne suis actuellement en souci que de l’Océan ; je n’ai pas la force d’aller trouver le Simorg ; je demande grâce.
Celui qui ne recherche qu’une goutte d’eau pourra-t-il s’unir au Simorg ? »
« 0 toi qui ne connais pas l’Océan ! lui répondit la huppe, sache qu’il est plein de crocodiles et d’animaux dangereux,
que tantôt son eau est amère, tantôt saumâtre, tantôt calme, tantôt agitée.
C’est une chose changeante et non stable ; quelquefois en flux et quelquefois en reflux.Bien de grands personnages ont préparé un petit navire pour aller sur cet Océan, et sont tombés dans l’abîme, où ils ont péri.
Le plongeur qui y pénètre n’y trouve que de l’affliction pour son âme, et, si quelqu’un touche un instant le fond de l’Océan, il reparaît bientôt mort sur sa surface, comme l’herbe.
D’un tel élément, qui est dépourvu de fidélité, personne ne doit espérer d’affection.
Si tu ne t’éloignes pas tout à fait de l’Océan, il finira par te submerger.
Il s’agite lui-même par amour pour son ami ; tantôt il roule ses flots, tantôt il fait entendre du bruit.
Puisqu’il ne peut trouver pour lui-même ce qu’il désire, tu ne trouveras pas non plus en lui le repos de ton coeur.
L’Océan n’est qu’un petit ruisseau qui prend sa source dans le chemin qui conduit à l’ami ;
comment t’en contenterais-tu donc et te priverais-tu de voir sa face ? »

Le Hibou
Le hibou vint ensuite d’un air effaré et dit :
« J’ai pour ma demeure une maison délabrée. Je suis faible je suis né dans les ruines, et je m’y plais ; mais non pour boire du vin.
J’ai bien trouvé des centaines de lieux habités ; mais les uns sont dans le trouble, les autres dans la haine.
Celui qui veut vivre en paix doit aller, comme l’ivrogne, parmi les ruines.
Si je réside tristement au milieu des ruines, c’est parce que c’est là que sont cachés mes trésors...
L’amour de ces trésors m’a ainsi conduit dans les ruines, car ce n’est qu’au milieu d’elles qu’ils existent.
Là je cache à tout le monde ma sollicitude, dans l’espoir de trouver le trésor, celui qui ne soit pas défendu par un talisman.
Si mon pied rencontrait un tel trésor, mon esprit désireux serait libre.
Je crois bien que l’amour envers le Simorg n’est pas aussi fabuleux, car il n’est pas ressenti des insensés comme moi ; mais je suis loin de me tenir ferme dans l’amour, je n’aime que mes trésors et mes ruines. »
La huppe lui dit :
« 0 toi qui es ivre de l’amour des richesses ! supposons que tu parviennes à trouver LE trésor ; eh bien ! tu mourras sur ce trésor, et ta vie se sera ainsi écoulée sans avoir atteint le but élevé qu’on doit tous se proposer.
L’amour de l’or est le propre des mécréants. Celui qui fait de l’or une idole est un autre "fou".
Adorer l’or, c’est de l’infidélité ; ne serais-tu pas par hasard de la famille de l’Israélite qui fabriqua le veau d’or ?.
Tout coeur qui est gâté par l’amour de l’or ou de l’idole aura la physionomie altérée, comme une monnaie fausse, au jour de la résurrection. »



La bergeronnette
Vint ensuite la bergeronnette, le corps faible et coeur tendre, agitée comme la flamme de la tête au pieds.
« Je suis, dit-elle, stupéfaite, abattue, sans vigueur, sans force, sans moyens d’existence.
Je suis frêle comme un cheveu, je n’ai personne pour me secourir, et, dans ma faiblesse, je n’ai pas la force d’une fourmi.
Je n’ai ni duvet, ni plumes, rien enfin.
Comment parvenir auprès du noble Simorg ?
Comment un faible oiseau comme moi pourrait-il arriver auprès de lui ?
La bergeronnette le pourrait-elle jamais ?
Il ne manque pas de gens dans monde qui recherchent cette union ; mais convient-elle un être tel que moi ?
Je sens que je ne puis parvenir à cette union, et ainsi je ne veux pas pour une chose impossible faire un pénible voyage.
Si je me dirigeais vers la cour du Simorg, je mourrais ou je serais brûlée en route.
Puisque je ne me sens pas propre à l’entreprise que tu proposes je me contenterai de chercher ici mon Joseph dans le puits .J’ai perdu un Joseph, mais je pourrai le trouver encore dans le monde.
Si je viens à bout de retirer mon Joseph puits, je m’envolerai avec lui du poisson à la lune. »
La huppe lui répondit
« Ô toi qui, dans ton abattement, tantôt triste, tantôt gaie, résistes à mon invitation je fais peu d’attention à tes adroits prétextes et à ton hypocrisie, bien loin d’agréer tes raisons.
Mets le pied en avant, ne souffle mot, couds-toi les lèvres.
Si tous se brûlent, tu brûleras comme les autres ; mais, puisque tu te compares métaphoriquement à Jacob, sache qu’on ne te donnera pas de Joseph : ainsi cesse d’employer la ruse. Le feu de la jalousie brûlera toujours, et le monde ne peut s’élever à l’amour de Joseph. »


Le miroir, c'est le coeur
Ensuite tous les autres oiseaux apportèrent, dans leur ignorance, une quantité d’excuses.
Chacun d’eux donna une sotte excuse ; toutefois il ne l’énonça pas dans l’intérieur de la réunion, mais sur le seuil.
Si je ne te répète pas les excuses de tous ces oiseaux, pardonne-moi, lecteur car ce serait trop long.
Chacun d’eux n’en avait qu’une mauvaise à présenter ; aussi comment de tels oiseaux pouvaient-ils embrasser dans leurs serres le Simorg ?
Celui qui préfère le Simorg à sa propre vie doit combattre vaillamment lui-même.
Quand on n’a pas trente grains dans son nid", il peut se faire qu’on ne soit pas amoureux du Simorg.
Puisque tu n’as pas un gésier propre à digérer le grain, pourrais-tu être le compagnon de jeûne du Simorg ?
Lorsque tu as à peine goûté au vin, comment en boiras-tu une grande coupe, ô paladin ?
Si tu n’as pas plus d’énergie et de force qu’un atome comment pourras-tu trouver le trésor du soleil ?
Puisque tu peux te noyer dans une goutte d’eau imperceptible comment pourras-tu aller du fond de la mer aux hauteurs célestes ? C’est bien réel et ce n’est pas une simple odeur.
Ceci n’est pas l’affaire de ceux qui n’ont pas le visage net.
Lorsque tous les oiseaux eurent compris ce dont il s’agissait, îls s’adressèrent encore à la huppe en ces termes :
« Toi qui te charges de nous conduire dans le chemin,
toi qui es le meilleur et le plus puissant des oiseaux,
sache que nous sommes tous faibles et sans force, sans duvet ni plumes, sans corps ni énergie ;
comment pourrons-nous enfin arriver au sublime Simorg ?
Notre arrivée auprès de lui serait un miracle.
Dis-nous avec qui cet être merveilleux a de l’analogie ; car sans cela des aveugles comme nous ne sauraient chercher ce mystère.
S’il y avait quelque rapport entre cet être et nous, nous éprouverions de l’inclination à aller vers lui ; mais nous voyons en lui Salomon, et nous sommes la fourmi mendiante.
Vois ce qu’il est et ce que nous sommes : comment l’insecte qui est retenu au fond du puits pourra-t-il s’élever jusqu’au grand Simorg ? La royauté sera-t-elle le partage du mendiant ? Cela pourra-t-il avoir lieu avec le peu de force que nous avons ? »
La huppe répondit :
« 0 oiseaux sans ambition !
comment un généreux amour pourrait-il surgir d’un coeur dépourvu de sensibilité ?
Cette sorte de mendicité, dans laquelle vous semblez vous complaire, est pour vous sans résultat. L’amour ne s’accorde pas avec le manque de sensibilité.
Celui qui aime les yeux ouverts marche à son but en jouant avec sa vie. Sache que quand le Simorg manifeste hors du voile sa face aussi brillante que le soleil, il produit des milliers d’ombres sur la terre ; puis il jette son regard sur ces ombres pures.
Il déploie donc son ombre dans le monde, et alors paraissent à chaque instant de nombreux oiseaux.
Les différentes espèces d’oiseaux qu’on voit dans le monde ne sont donc tous que l’ombre du Simorg. Sachez bien cela, ô ignorants !
Dès que vous le saurez, vous comprendrez exactement le rapport que vous avez avec le Simorg.
Admirez ce mystère avec intelligence, mais ne le divulguez pas.
Celui qui a acquis cette science est submergé dans l’immensité du Simorg ; mais, gardons-nous de dire qu’il est Dieu pour cela.
Si vous devenez ce que j’ai dit, vous ne serez pas Dieu, mais vous serez à jamais submergés en Dieu.
Un homme ainsi submergé est-il pour cela une transsubstantiation et ce que je dis à ce sujet peut-il être considéré comme superflu ?
Puisque vous savez de qui vous êtes l’ombre, vous devez être indifférents à vivre ou à mourir.
Si le Simorg n’eut pas voulu se manifester au-dehors, il n’aurait pas projeté son ombre ;
s’il eut voulu rester caché, jamais son ombre n’eut paru dans le monde.
Tout ce qui se manifeste par son ombre se produit ainsi visiblement.
Si tu n’as pas un oeil propre à voir le Simorg tu n’auras pas non plus un coeur brillant comme u miroir propre à le réfléchir.
Il est vrai qu’il n’y a pas d’oeil susceptible d’admirer cette beauté, ni de la comprendre ;
on ne peut aimer le Simorg comme les beauté temporelles, mais, par excès de bonté, il a fait un miroir pour s’y réfléchir.
Le miroir, c’est le coeur.
Regarde dans le coeur, et tu y verras son image. »




Sources :http://www.simorg.net/textographie/16-obeissance.html
Moucharabieh
Oiseau la huppe
Textographie Simorg
Textographie Simorg
Voliere du Simorg

 





Voliere du Simorg

 





Voliere du Simorg